PHEDRE, Platon , [229a-230e]

“Socrate – Quittons ici la route, et suivons l’Illios. Après quand l’endroit te semblera tranquille, nous nous assoirons.

Phèdre – J’ai bien fait, me semble-t-il, de venir pieds nus ; toi bien sûr, c’est ton habitude. Ainsi pourrons-nous facilement suivre ce filet d’eau, en y trempant les pieds ; et ce ne sera pas désagréable ; surtout en cette saison de l’année et à cette heure du jour.

Socrate – Eh bien, avance, et cherche en même temps un endroit où nous asseoir.

Phèdre – Tu vois, là-bas, ce très haut platane ?

Socrate – Oui bien sûr.

Phèdre – Il y a de l’ombre, de l’air frais et de l’herbe pour nous asseoir ou, si nous le désirons, nous étendre.

Socrate – Si tu avançais…

Phèdre – Dis moi, Socrate, n’est-ce pas dans les parages que, de l’Illisos, raconte-t-on, Borée enleva Orithye ?

Socrate – C’est bien ce qu’on raconte.

Phèdre – C’est donc ici ? En tous cas, ces filets d’eau paraissent avoir du charme et être purs et limpides ; et leurs bords sont bien faits pour que des jeunes filles viennent s’y divertir.

Socrate – Non, c’est plutôt en aval, à deux ou trois stades , à l’endroit où nous passons l’Illios pour aller vers le sanctuaire d’Agra ; il y a justement là, je crois, un autel de Borée.

Phèdre – Je n’y ai jamais fait attention. Mais par Zeus, dis moi, Socrate : tu crois toi, que ce que raconte ce mythe est vrai ?

Socrate – Eh bien, si j’en doutais, comme les doctes, je ne serais pas un original. Cela m’amènerait à déclarer doctement qu’un coup de vent boréal a fait tomber Orithye du haut des rochers voisins, alors qu’elle jouait avec Pharmacée, et que ce sont les circonstances mêmes de sa mort qui expliquent le récit de son enlèvement par Borée. Pour ma part, Phèdre, j’estime que des explications de ce genre ont du charme, mais il y faut trop de génie, trop de labeur, et l’on n’y trouve pas le bonheur, ne fût-ce que pour cette raison : quand on a commencé, on est obligé de rectifier l’image des Hippocentaures, puis celle des Chimères, et nous voilà submergés par une masse de créatures de ce genre, Gorgones ou Pégases par une multitude d’autres êtres autrement prodigieux, autant que par l’étrangeté de créatures monstrueuses. Si on est sceptique et si on veut ramener chacun de ces êtres à la vraisemblance, et cela en faisant usage de je ne sais quelle science grossière, la chose demanderait beaucoup de loisir. Or je n’ai absolument aucun loisir à consacrer à cet exercice, et en voici la raison, mon ami. Je ne suis pas encore capable, comme le demande l’inscription de Delphes, de me connaître moi-même ; dès lors, je trouve qu’il serait ridicule de me lancer, moi, à qui fait encore défaut cette connaissance, dans l’examen de ce qui m’est étranger. Voilà donc pourquoi je dis « au revoir » à cet exercice, m’en reportant sur le sujet à la tradition. Je le déclarais à l’instant : ce n’est pas ces créatures que je veux scruter, mais moi-même. Se peut-il que je sois une bête plus complexe et plus fumante d’orgueil que Typhon. Suis- je un animal plus paisible et plus simple, qui participe naturellement à une destinée divine  et qui n’est pas enfumé d’orgueil ? Mais à propos, mon ami, n’est-ce pas l’arbre vers lequel précisément tu nous menais ?

Phèdre – C’est bien lui.

Socrate – Par Héra, le bel endroit pour y faire une halte ! Oui, ce platane étend largement ses branches, et il est élevé. Ce gattilier, lui aussi, est élevé et son ombre est merveilleuse ; et, comme il est en pleine floraison, il ne peut embaumer ce lieu davantage. Bien plus, une source on ne peut plus charmante coule sous le platane, et son eau est bien plus fraîche, comme l’atteste mon pied en tout cas. Elle est consacrée à des Nymphes et à Achéloos, si l’on en juge par ces figurines et par ces statues. Vois, s’il te plaît, comme le bon air qu’on a ici est agréable et vraiment plaisant. C’est le chant mélodieux de l’été qui répond au chœur des cigales. Mais la chose la plus exquise de toutes, c’est l’herbe : la douceur naturelle de la pente permet, en s’y étendant, d’avoir la tête parfaitement à l’aise. Un étranger ne peut avoir meilleur guide que toi, Phèdre, mon ami.

Phèdre – Toi, en tous cas, homme admirable, tu es bien l’être le plus déroutant qui puisse se voir. Tu as vraiment l’air, comme tu le dis, d’un étranger qu’on guide, et non de l’air de quelqu’un du pays : il est de fait que tu ne quittes la ville ni pour aller au-delà des frontières ni même, si je m’en crois, pour aller hors les Murs.

Socrate – Excuse-moi mon cher. C’est que j’aime à apprendre ; or la campagne et les arbres ne souhaitent rien m’apprendre, tandis que les hommes de la ville le font eux. Toi pourtant, tu sembles avoir trouvé la drogue pour me faire sortir. Je suis, en effet, comme les bêtes qui ont faim et que l’on mène en agitant devant elles une branche ou un fruit. Ainsi fais-tu avec moi : en tendant devant moi des discours écrits sur un rouleau de payrus, tu vas, semble-t-il, me promener dans toute l’Attique et ailleurs encore selon ton bon plaisir. Pour l’instant en tous cas, puisque je suis parvenu en ce lieu, j’ai l’intention, moi de m’y étendre de tout mon long. Toi, cherche la position que tu imagines être la meilleure pour lire, et, quand tu l’auras touvé, lis. “

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